La porte de l'ascenseur s'ouvrit avec un léger cliquetis. Après s'être assuré que la patrouille de nuit n'était pas en vue, deux silhouettes se glissèrent furtivement dans l'allée du niveau K-310.
?Tertyus, tu es sûr que nous devrions y aller ? Si mon père s'aperçoit...
- Ferme-la un peu, t'étais d'accord pour venir.
- Je suis plus trop sûr... Certains disent que c'est un sorcier...
- Un sorcier... Et pourquoi pas un démon pendant que t'y es... Vas-y, sonne.?
En tremblant, le jeune Marcio appuya sur le bouton de la sonnette.
?Qui va-là ? Annoncez-vous, par l'empereur ! Je n'y vois rien, depuis que ces ordures m'ont enlevé mes implants.
- Euh, nous sommes Tertyus Cyannoris et ...? murmurèrent les adolescents, effrayés par cette silhouette courbée aux orbites vides.
- Peu importe, les coupa le vieillard, je ne connais pas vos voix.
Mais je devine que vous êtes jeunes...
J'imagine que vous êtes venu entendre les histoires du vieux Skalpel, n'est-ce pas'
J'ai encore vu juste....
Enfin voir, façon de parler.
Que voulez-vous entendre ? L'histoire des pirates d'Orenhtep ? Des K?nib ? Des morts qui marchent ?
Comment ? Vous voulez la toute première ? Celles des ombres d'Imukar ? Je vois que ces messieurs se sont fait conseiller...
C'est une des premières aventures qui me soit arrivée. A l'époque j'avais été nommé deuxième assistant transmissions internes sur le Juste Vengeance, un croiseur léger de classe Dauntless.
Avez-vous déjà vu un vaisseau impérial, les enfants ? Ah oui, suis-je bête. J'oubliais où nous étions.
C'est que je ne sors plus très souvent, vous savez...
Où en étais-je ?
J'étais donc sur le Juste Vengeance, un fier bâtiment d'un demi-mille de long. C'était ma première expérience sur un appareil aussi gros, et je m'émerveillais de tout et de rien, ce qui me faisait passer pour un doux illuminé vis-à-vis du reste de l'équipage. Grâce à ma position privilégiée, je ne ratais que très peu des informations circulant sur l'appareil.
Je ne pourrais pas vous dire en quelle année exacte cette aventure s'est déroulée, cela faisait bien longtemps que j'avais perdu le cours du temps, entre les voyages warp et les longues escales. J'étais jeune à l'époque, et tenir le compte des années ne m'intéressait guère.
Nous avions été appelés à rejoindre l'escorte d'un transport de troupe de la Garde. Le Juste Vengeance avait dû, avant mon arrivée à son bord, essuyer un attaque de pirates eldars. Nous devions donc nous ravitailler en carburant et en munitions à une station spatiale du Segmentum Obscurus, dans le système d'Imukar.
La station elle-même n'avait rien d'intéressant, si ce n'est son état de délabrement. Sa construction datait sûrement d'avant la Réforme, peut-être même du Moyen-Age technologique...
Elle consistait en un pavé de forme approximativement cubique de deux kilomètres de côté, et sa paroi extérieure était envahie de petits ponts d'abordage.
Elle était en orbite géostationnaire à bonne distance d'une géante gazeuse, et bénéficiait d'une gravité d'exactement un G.
Dès notre sortie du warp, je perçus dans les voix des officiers dont je transmettais les ordres une sorte d'inquiétude, de perplexité...
Le responsable communication m'appela sur la passerelle de commandement pour l'assister.
Si le ton de leurs conversations m'avait étonné, l'ambiance sur le pont me sidéra. J'avais vu de nombreux appontement dans ma courte vie, et jamais ils n'avaient causé tant d'émoi sur le personnel de bord. Tous regardaient par le hublot, avec une moue d'angoisse.
Je comprit vite la cause de leur inquiétude aux hurlements du capitaine :
?J'exige de savoir où sont passés ces soldats. Scannez-moi toute la station, toutes les soutes, tousles sas. Si un truc vit ou a vécu dans cette station pendant les derniers mois, je veux être au courant!
On a une réponse sur la radio ?
- Négatif, capitaine.
- Que se passe-t-il' demandai-je à Karist, la seule personne sur l'appareil que je pouvais déjà considérer comme un ami.
-Les gars de la station répondent pas.
-Et c'est inquiétant ?
- Chais pas...? répondit-il en haussant les épaules.
On me demanda de transmettre à l'astropathe de bord une demande cryptée. Je m'exécutai immédiatement, tout en gardant un oeil sur le capitaine.
Une silhouette enveloppée d'un grand manteau noir s'approcha de lui :
?Capitaine, que comptez-vous faire?
- La procédure normale serait de détruire la station, mais nous n'aurions plus assez de carburant et d'armes pour mener à bien notre mission. Ce qui constituerait un manquement fâcheux aux ordres qui nous ont été donnés...
- Très fâcheux en effet, répondit le commissaire, l'encourageant du regard à continuer.
- Je vais faire descendre sur le station un groupe d'exploration que je dirigerai.?
Le représentant de l'autorité impériale parut satisfait de cette résolution, à un tel point qu'il ajouta :
? J'en serai.
- Comment ? Mais en cas de problème qui prendra le commandement du bâtiment ? s'insurgea le capitaine.
- Votre second fera parfaitement l'affaire, mais je compte bien être au courant de se qui se passe là-bas, et si possible le voir de mes propres yeux.? déclara le commissaire d'un ton affable mais non dénué d'une teinte de suspicion.
Sur ce, l'homme descendit se préparer.
Le capitaine commença à hurler des ordres à ses hommes. Le débarquement devait s'effectuer une heure plus tard, et la durée d'appontement inférieure à quelques minutes.
Tandis que je suivais avec un intérêt non dissimulé les préparatifs de l'appontement, le regard du capitaine, dont l'humeur paraissait se détériorer de minutes en minutes, se posa sur moi.
?Vous êtes assistant communications, n'est-ce pas'
-Oui, monsieur.
- Vous venez avec nous, j'aurai besoin de rester en relation avec le Juste Vengeance pendant que nous serons là-bas.
Il me tourna le dos, me laissant médusé, planté sur ma chaise.
Ainsi, une heure plus tard, j'étais sur le pont d'abordage 4132, chargé d'une énorme radio longue portée, et équipé d'un gilet pare-balles et d'un pistolet laser à la ceinture.
Par un hublot tout mon groupe pouvait voir la station dont l'ombre était maintenant tombée sur le Juste Vengeance.
Lentement les moteurs à plasma du croiseur baissèrent de régime puis s'arretèrent. Les rétrofusées s'allumèrent pour ralentir notre approche.
Dans un grand bruit métallique le sas se connecta à la station.
Les portes s'ouvrirent. Aussitôt les neuf autres hommes de mon groupe s'élancèrent dans l'obscurité, m'entraînant dans leur mouvement parfaitement synchronisé.
Sans même avoir besoin de les contacter, je savais que trois autres groupes avaient accosté au même instant.
Aussitôt que le sas fut fermé, le Juste Vengeance redémarra ses moteurs pour se placer à bonne distance de la station, ses missiles braqués sur nous.
La procédure d'exploration standard.
A l'intérieur une pénombre impénétrable régnait, malgré ses tentatives, le mécanicien ne parvint pas à rétablir l'électricité.
L'homme à notre tête était un contremaître arrogant du nom de Steracht. Il se mit à organiser notre petite troupe comme un commando. Il m'ordonna de me placer à l'arrière-garde, ce qui me convint parfaitement.
Je suivais donc dans la semi-obscurité les soldats dans les couloirs avec un air mi-amusé, pendant que ceux-ci faisaient de grands moulinets avec leurs fusils, se prenant pour des troupes de chocs.
Le mécanicien marchait à mes cotés, et même s'il ne disait rien je devinais qu'il trouvait aussi le manège de notre escorte parfaitement ridicule.
Notre objectif était la salle de commande. De temps à autre je donnais nos coordonnées par radio aux autres équipes et au vaisseau.
Au bout de quelques minutes de marche, nous atteignîmes une salle qui servait probablement de garde-manger. Une épaisse couche de poussière couvrait les piles de rassions.
Les soldats avaient abandonné leur formation de commando et cherchaient vainement dans le noir des indices à ramener sur le croiseur.
Je m'égarai un peu dans les réserves, entre les piles de carton. Ne possédant pas un excellent sens de l'orientation, j'allais et venait dans la salle, et je ne percevai bientôt plus les conversations de mes coéquipiers autrement que comme un doux et lointain mumure.
?Pour vingts pauvres soldats de garde, ils avaient pas mal de stocks !?ironisai-je pour moi-même.
Au hasard d'un tournant, je sentis quelque chose me tapoter l'épaule. Un homme m'aurait-il suivi à mon insu ?
Je me retournai pour faire face à mon interlocuteur, dirigeant ma torche vers ce que présumais être son visage,mais je me retrouvai face à ... une chaussure.
Un cadavre se balançait lentement au bout d'une corde.
Mon sang se glaça, et je ne pus réprimer une exclamation.
Je ne pouvais détacher le faisceau de ma lampe du corps, celui-ci effectua un quart de tour sur lui-même, me laissant apercevoir son faciès grimaçant.
Attirés par mon cri, plusieurs hommes accoururent, à commencer par Steracht :
?Un problème ??
Les mots ne purent sortir de ma gorge, je lui désignai donc du menton ma découverte :
?Oh, merde... Suicide ?
- Ca dépend, tu t'attaches les mains pour te suicider, toi? répondit un autre soldat.
- Moche. conclut un autre, on fait quoi, on le descend ?
- On y touche pas et on continue. Toi, le radio, ça va mieux ? Appelle les autres et dis leur qu'on a trouvé un macchabée.?
Malgré ma nausée je m'exécutai, et nous nous remîment en route.
Si quelques secondes auparavant les hommes cherchaient avec curiosité des indices, ravis que cette excursion rompe la monotonie de la navigation, ils appréhendaient maintenant l'ouverture de chaque porte.
Dans mon esprit le visage du pendu restait imprimé. L'hypothèse la plus probable était celle del'exécution. Mais pourquoi alors avoir laissé le corps attaché ? Et sur une station perdue dans l'espace, qu'avait-il bien pu faire pour mériter la peine de mort ?
Les hommes paraissaient de plus en plus nerveux et nombreux étaient ceux qui faisaient le signe de l'aquila ou d'autres provenant de leur monde d'origine. Quant à moi, j'avoue que le moindre bruit me faisait sursauter et que ma main s'approchait volontier de l'étui de mon arme quand je n'y prêtais pas attention.
Une heure plus tard, nous atteignîmes vite la salle de commande, nous eûmes une autre surprise macabre.
Le spectacle qui s'offrait à nous eclipsa tous les souvenirs douloureux que nous avions, aussi loin que pouvait nous ramener notre mémoire.
Des corps étendus sur les consoles informatiques. Des trainées de sang sur les murs. Des hommes s'étranglant ou se poignardant l'un l'autre, noués dans une étreinte morbide et éternelle. Autant d'êtres humains qui s'étaient entredéchirés jusqu'à la mort, au moyen d'armes sophistiquées, de barres de fer ou de leurs mains nues.
Nos coeurs se glaçèrent. Même parmi les hommes qui avaient assisté à de nombreuses batailles, peu pouvaient concevoir autant de sauvagerie entre des hommes de même condition, de même grade, et qui avaient peut être vécu ensemble pendant des mois avant les faits.
?Ils se sont entretués... Entretués, bordel ! Qu'est-ce qui peut pousser des gens à ... ça ? explosa un soldat.
- Calme toi, Niercht. Le radio, tu sais ce qui te reste à faire ?
- Ouais, j...j'y vais'
Mes mains tremblèrent quand j'allumai mon poste de communication.
?Equipe 3 pour équipes d'éclaireurs... Scène de combats dans la salle de commandes, une dizaines de morts... Je répète : scène de combat... Allô??
Mais la radio restait muette. Je réessayais encore et encore jusqu'à ce que Steracht me fit signe d'abandonner.
?Equipe 3 pour Juste Vengeance, problèmes de communications avec les autres équipes.
- Ici Juste Vengeance, on détecte des sources d'interférences dans le secteur 3, ça doit brouiller leurs radios, restez où vous êtes et tenez-vous sur vos gardes.
- Bien reçu, terminé?
?Si je comprends bien, on est dans la merde.?Conclut le contremaître.
Soudain un homme nous appela devant une console. Sur celle-ci de nombreux voyants étaient en train de clignoter furieusement :
?Y?a un type qui est en train de lancer manuellement le système de défense !
- Mauvais pour nous ? demanda un soldat qui visiblement s'y connaissait autant que moi.
- Pour nous non, mais pour le JV oui ! Appelle-les, il faut qu'ils se tirent !
- Trop tard, dit calmement un autre.?
Il était figé devant un hublot, observant la scène d'une horreur muette.
Deux torpilles sortirent des tubes de la station. Elles filaient à plusieurs milliers de kilomètres par heures mais de notre point de vue elles s'éloignaient paresseusement. En direction du vaisseau.
Le Juste Vengeance tira plusieurs volées de lasers, mais ne parvint pas à arrêter les tueurs balistiques. Dans une explosion silencieuse, le croiseur se brisa en deux.
Les uns apres les autres les réservoirs de gazs, de carburants et de je-ne-sais quoi d'autre explosèrent, divisant le fier vaisseau en une multitude de débris.
?On est encore plus dans la merde? déclara Steracht.