Comme un coup de grisou, la boule de plasma remonta les antiques galeries d'Ohmonta en dessinant un large puit aux parois en fusion. Les quelques mineurs qui s'y trouvaient encore, à cette heure là, furent fauchés par la puissante explosion, les puits attenants s'effondrèrent les uns après les autres, leurs remblais se disloquant dans le grondement soudain, le tremblement de terre faisant osciller les constructions du Conglomérat alentours, les ondes sismiques atteignant la Cité Ruche de Bessen moins de 38 secondes plus tard, à 23h 14, heure locale.
Les premiers rapports firent état de plus de 57.000 morts, les étages supérieurs de la cité s'étaient écrasés quelques kilomètres plus bas, décapitant l'immense cône d'habitations de ses plus beaux ouvrages.
La splendide Chapelle du Sanctum Offréa perdit sa toiture et les rangs de statues millénaires virent pour la première fois le jour sous le soleil brûlant d'Ohmonta. La garnison locale dépêcha un bataillon d'infirmiers pour prêter secours à la cité, des compagnies du Génie s'activèrent 4 nuits durant dans les décombres pour retrouver des survivants. Des feus impressionnants dévoraient la carcasse déchirée de Bessen, et la foule hagarde se transforma bientôt en bandes de pilleurs et d'assassins. Les émeutes se propagèrent rapidement d'étage en étage, rendant plus difficile encore le travail des secours.
Les hôpitaux de la force de défense planétaire débordaient de blessés et d'agonisants, des centaines de milliers de citoyens impériaux moururent faute de soins, étendus sur des civières à même le sable, subissant les brûlures du soleil et celles de la soif.
Je me trouvais alors à bord du transporteur Excelsior, avec le 4ème régiment d'assaut spatial, en pleine conversation avec ses officiers et ses commissaires.
La transe me laissa glacé de sueur et une soudaine claustrophobie m'étrangla alors que je m'effondrai sur les dalles de plastacier du centre de commandement. Ils m'entourèrent, paniqués de me voir secoué de spasmes incontrôlables, et me firent m'asseoir contre l'une des consoles, me donnant un peu d'eau en agitant les feuillets de briefings devant mon visage. Je me savais blanc comme un linge, le sang ayant quitté la surface de ma peau pour bouillonner au plus profond de mon crâne, ravageant les tumultueuses réminiscences de ce rêve éveillé.
La bouche sèche et le c'ur pincé de douleur par des battements saccadés je parvins tout juste à leur souffler par trois fois le nom de la cité avant de sombrer dans le coma.
- Seigneur ? Inquisiteur Jirov ? Diogène ? La voix du colonel me paraissait lointaine, cotonneuse et déformée. Les bruits ambiants accentués par la fatigue me disaient que je me trouvais dans l'infirmerie de bord, et l'odeur me rappelait les infects relents d'une usine de recyclage automatisée.
- Bessen'Bessen' j'empoignais son bras de toutes mes forces, et à peine je soulevais les paupières la lumière crue de la chambre me brûlait les yeux, les faisant larmoyer.
- Calmez vous, Jirov, vous avez eut une attaque cardiaque, il faut vous reposer. Sa voix condescendante me fit trembler de rage.
- Vous n'êtes qu'un con' Mio-Pera? vos galons vont sauter, c'est moi qui vous le dis' Je ne parvenais même plus à serrer son poignet assez fort pour appuyer mes paroles.
- Allons bon, Diogène, votre confrère de Zater prend le relais, votre mission s'arrête là, quelques jours de repos ne vous feront pas de mal'
- Je vous emmerde? par la grâce de l'Empereur écoutez moi, j'ai vu? j'ai vu?
- Qu'avez-vous vu ? Vous répétez le nom de Bessen jusque dans votre sommeil, se passe t'il quelque chose dans cette cité dont je dois informer l'Inquisiteur Otogar ?
- Vous ne comprenez pas'
- Ne vous affolez pas. Sa voix douce m'hérissait la peau de frisson de haine.
- J'ai vu Bessen détruite, j'ai vu les flammes et les morts, j'ai vu la terreur et l'ombre du démon se jeter sur Ohmonta? je suis épuisé et pourtant je vous en conjure croyez moi, Mio-péra, Ohmonta va sombrer dans le Chaos ! Je serrai les dents en sifflant ces paroles, malgré la douleur je le regardai droit dans les yeux, le cou tendu face à cet incrédule.
- Mais Bessen ne s'est jamais aussi bien portée depuis des années, et exceptées de rares rebellions dans les sous sols, l'ordre y parait bien établit.
- Quel jour sommes nous ? Je me rallongeais, l'effort me terrassant.
- Nous sommes, attendez?mmm' le 4ème jour saint de la Fête de Gugurol' il est 10h 47, mais pourquoi me demandez vous cela ?
- Il m'a montré le futur ! Il m'a donné l'avenir?
- Qui ça il' C'est incohérent' Infirmier ?
- Non' attendez? ce soir? je vous assure? écoutez moi, Il m'a donné l'avenir, j'ai vu ce qui allait arriver ce soir? ce soir sera la Nuit Eternelle des gens de Bessen et des gens d'Ohmonta, et des gens de Son Empire? l'Autre vient des profondeurs des mines du Sud' Son éveil est annoncé?je? je? Je sombrai alors de nouveau dans le sommeil.
Le coma n'est pas le repos de l'âme, comme l'on croit tant, ce n'est pas une mort suspendue aux tissus de la réalité, ni un gouffre vide où quelques câbles et machines vous retiennent aux lumières froides et lointaines de la vie. C'est au contraire un univers tumultueux de souffrance et de feu, à l'architecture impossible, mêlant des images lointaines de souvenirs oubliés à des fantasmes effrayants de crânes et de métal en fusion.
Il m'attendait là, somptueuse caricature de volonté, humanoïde dans sa chair, mais dans l'image de sa chair seulement qu'un vent ardent soulevai là où nous avons le c'ur et où un paradoxe sans morale habitait l'endroit de l'âme.
Le C'tan jouait de ses doigts sur un instrument tortueux fait de métal, une sorte d'orgue aux soufflets de cages thoraciques, aux tuyaux de gorges métalliques, aux touches de crânes geignants sous les notes, au son cristallins des millions de morts emprisonnés dans sa caisse d'os.
Il jouait en ondulant son corps titanesque en rythme avec la musique impie et grandiose qui naissait dans les profondeurs, insensible aux tourbillons de feu qui léchaient ses flancs et ceux de la machine.
Le monde qui avait vu ma naissance, un monde de glace et de tempêtes paraissait fondre sous mes yeux, des hommes avec qui j'avais partagé les serments de l'Ordo voyaient leur peau se dissoudre dans des bains acides, l'image de la frêle Marie, cette s'ur que j'aimais tant, se déformait sous mes yeux pour devenir un spectre luisant et éteint, une marionnette d'acier aux longs membres squelettiques, et je vis enfin le trône où Il repose cessé de Lui insuffler des secondes d'éternité. Je sus alors qu'ailleurs mon c'ur ne battait déjà plus'