Chtîl regardait la foule qui s’agglutinait contre les remparts du palais...
Il y en avait vraisemblablement des dizaines, des centaines de milliers, qui venaient se frotter aux murs de l’antique forteresse. Certains jours il lui semblait en voir des millions, ou même plus. Chtîl ne savait de toute façon pas compter. La seule vue de cette marée humaine lui donnait le vertige. Ils se poussaient, se bousculaient, se donnaient des coups de coude. Tous, hommes, femmes et enfants tentaient de progresser dans la cohue, tout en attendant, fébriles, qu’un miracle s’accomplisse. Mais jamais rien ne se passait.
Au-dessus d’eux, et au-dessus de Chtîl, des soldats patrouillaient, inquiets de voir ce rassemblement fanatique se muer en armée destructrice. Parfois d’immenses colosses venaient faire sonner leur lourds pieds contre les pierres du chemin de ronde, conçu à leur démesure. Ils saluaient la foule de leurs gigantesques canons, et une clameur s’élevait parmi les pélerins, convaincus que cette merveille technologique était un témoignage de la puissance de leur dieu.
Chtîl avait entendu dire que certains d’entre “eux” venaient de par-delà les étoiles pour s’approcher de cette auguste construction, qu’ils investissaient des sommes colossales dans ce voyage, pour espérer poser le pied sur l’esplanade qui bordait le bâtiment, voire toucher les pierres du mur. Mais chaque jour la majeure partie de cette foule partait sans même avoir approché à moins de cent mètres la construction, et ne ramenaient chez eux qu’une vision lointaine du palais, et à la rigueur une poignée de sable.
Chtîl n’y était jamais descendu, n’avait jamais eu la curiosité de voir l’effet d’être sur cette fameuse esplanade, près de cette forteresse, si connue dans toute la galaxie.
Et pourtant il était né là, avait grandi là, dans ce bidonville d’Eternity Wall, à l’ombre du “château”, comme l’appelaient les plus jeunes.
Mais sa seule vision du monde était cette promenade quotidienne jusqu’à l’air libre, et cette muette contemplation de la folie humaine.
Jamais il n’avait dépassé les portes de sa ruche, et il ne le ferait sans doute jamais. Les astronefs n’était pour lui que des points noirs, hauts dans le ciel, et l’espace une notion abstraite bien au-delà de sa compréhension.
Il n’avait pas conscience des quintilliards d’individus qui avaient les regards braqués sur ces murs, si près de lui.
Ils n’avait pas conscience de la menace sur l’humanité, des xenos bélliqueux et du chaos corrupteur.
Il n’avait pas conscience des décisions qui, prises à quelques kilomètres de lui, pouvaient décider de la vie ou de la mort de milliards d’individus, quelque part dans l’Empire.
Il n’avait pas conscience de grand-chose, et somme toute ce décor lui paraissait banal. Banal comme ce monde, dont les seuls recoins non pollués étaient humides ou poussiéreux.
Banal comme sa planète, où il était né.
Où il mourrait.
Terra.