Bon, je me lance, voici la première partie d'une petite nouvelle toute fraîche. J'ai peaufiné cette première partie, et je mettrais à jour pour poster la 2e et la 3e. En attendant, bonne lecture, et je serais content d'avoir des avis sur cette histoire...
Le soldat Berngen frottait énergiquement ses mains engourdies l'une contre l'autre. Son visage disparaissait sous la capuche de fortune qu'il s'était fabriqué avec un morceau de tissu crasseux dégoté lorsqu'il se trouvait dans le sous-sol avec les autres lors du dernier briefing. La chiche lumière que diffusait la lune bleuâtre de Virdanka n'était pas ce qu'il avait espéré en prenant son tour de garde. Le Colonel Mazdek leur avait pourtant promis un tant soit peu de confort, et il avait était assez idiot pour le croire. Au lieu de ça, il se retrouvait assis sur une vieille planche de bois vermoulue, casé derrière un petit muret de gravats certain qu'un seul tir de laser suffirait à détruire. Pourtant il n'avait pas failli, et il ne faillirait pas à son devoir. « Pour l'Empereur, pour Lui », se répétait-il sans cesse pour se donner du courage.
La plaine herbeuse qui entourait autrefois le silo à grains n'était plus qu'une vaste étendue boueuse d'où émergeaient parfois d'énormes blocs de pierres distordus. Au pied de la tour autrefois emplie de grains se dressaient piteusement les restes des bâtiments de briques rouges habités par les fermiers, pas plus tard que hier. « Une famille paisible » avait dit Mazdek. « Violemment délogée par l'ennemi », avait-il cru bon de rajouter, comme s'il s'adressait à des nigauds de première classe. Sale con. Ce n'était pas le genre de chose à dire à des soldats que ces horreurs. Après, bien sur, l'esprit travaillait. De paisibles fermiers, qui ne demandaient rien à personne et qui priaient chaque jour la gloire de l'Empereur, s'étaient vu étripés et exposés aux charognards ? de sacrés bêtes que ses oiseaux-là ? comme de vulgaires morceaux de viandes. Berngen n'avait pas était là quand les hommes du 908e de Closic avaient trouvés les cadavres, mais il avait entendu des choses. Des choses terrifiantes. Pour sûr, ça lui avait foutu la trouille. Comme toujours.
Il avait eu beau déjà participer à plusieurs dizaines de missions de ce genre, à aucun moment les cadavres ne lui avait paru moins terrifiants, jamais. Les images de morts lentes et douloureuses se bousculaient dans sa tête, comme maintenant, alors qu'il n'avait rien d'autre à faire. D'ailleurs, il n'avait jamais rien d'autre à faire. Lui et son régiment, le 206e d'Indral, aussi surnommés les « Bouche-trous », nom très peu glorieux donné en raison de leur utilité première : combler le manque de soldats là où le besoin s'en fait sentir.
Le soldat Berngen secoua vivement la tête. Des pensées qui salissent l'âme, c'était plus qu'il ne lui en fallait en ce moment. Il s'arrêta de frictionner ses membres engourdis et tourna la tête de côté, pour apercevoir, quelques dizaines de mètres plus loin, un petit point lumineux, signe que Danrse venait d'allumer une cigarette. « La première », se dit Berngen, « Il commence à flancher ».
Le soldat Danrse était un anxieux. Ses années de service au sein des « bouche-trous » lui avaient sérieusement attaquées le cerveau. Paranoïaque, toujours le premier à dégainer, toujours le premier à tirer. Tout le monde se demandait comment il faisait pour survivre à chacun de ses assauts meurtriers.
« Ce qu'il déteste le plus », se dit Berngen, « c'est d'attendre... comme nous tous, finalement », conclut-il, l'air sinistre.
Plus loin derrière Danrse, une ombre massée contre un pan de mur écroulé s'agita sous la faible clarté de la lune. Berngen attrapa son fusil laser et le serra contre lui, de plus en plus fort, rentrant sa tête dans ses épaules, respirant bruyamment. Il tentait de relâcher la pression, une vieille habitude. Une buée grisâtre se forma devant sa bouche lorsqu'il expira. Berngen regarda pensivement la buée disparaître avant de resserrer son étreinte autour de son arme. Son esprit s'apprêta à se disperser à nouveau dans de futiles pensées lorsqu'une voix tonitruante résonna dans son oreillette, le faisant sursauter.
« Ici le Colonel Mazdek. Messieurs, préparez vos armes, on nous signal du mouvement droit devant. Pour l'Empereur, battez-vous jusqu'à la mort. Soyez fort, ne faiblissez pas, tuez sans relâche les adorateurs de l'impies, pour l'Empereur ! »
Berngen attendit quelques secondes, au cas où, avant de lâcher un « Mais quel con » bien senti. Le colonel Mazdek n'était qu'un incapable qui devrait être fusillé, pour le bien de tout l'Empérium.
« Gloire à l'Empereur, gloire à Lui » récita distraitement Berngen, les mains crispées autour de son arme.
Il décida alors de risquer un coup d'?il par-dessus le muret. Il cala son arme contre le rebord et pris appuis sur ses mains. Il se mit à genou et leva prudemment la tête. Rien n'avait changé, tout du moins il ne lui semblait pas. La plaine transformée en no man's land boueux dans la matinée était recouverte d'une épaisse chape de brouillard brunâtre qui courait le long du sol et s'élevait aussi haut que l'ancien silo à grain. Berngen s'affaissa dans son coin, son dos raclant contre les briques du mur qui était planté derrière lui. Il souffla un grand cou, ce crétin de Mazdek ? gloire à l'Empereur ? lui avait foutu la trouille. Et ce foutu fog qui bloquait la visibilité... Berngen sombra à nouveau dans ses pensées... comment avait-il pu se retrouver ici, en plein milieu d'une lande désolée où le chaos avait osé porter sa main nécrosée ? Encore une fois sa compagnie avait servie à boucher le manque d'effectif, qui se réduisait à deux cent soldats répartis en quatre groupes de garde. Berngen faisait parti du second tour. Il savait que vingt-cinq des hommes présents ici étaient des Indraliens, et qu'ils faisaient tous partis de ce tour de garde, avec vingt-cinq autres soldats qui lui étaient totalement inconnus, peut-être quelques gars du 908e de Closic. De toute façon, Berngen en était sur, cette nuit serait pour lui la dernière.
Comment pourraient-ils survivre alors que les informations qu'ils possédaient estimaient les forces ennemies à plusieurs milliers d'individus ? Cette ferme, ce complexe de l'agri-monde Virdanka était un point stratégique d'après Mazdek, mais comment lui faire confiance ? Berngen en avait déjà payé les frais. De plus il savait pertinemment que ce « point névralgique » de la stratégie du colonel n'était là que pour ralentir les hordes corrompues, pour laisser le temps aux arrières postes de fortifier les camps, après avoir passé des heures à purger les insanités laissées par les derniers hôtes de ses complexes. Lui-même avait participé à la reprise de Cinta Dama, la forteresse de Kandou, avant de débarquer ici pour aider les soldats laissés là à dresser le camp et une première ligne de défense.
« Première ligne de sacrifiés », pensa amèrement Berngen. Tout le monde ici avait compris la stratégie de Mazdek ? gloire à l'Empereur, gloire à Lui ? qui consistait à ralentir l'ennemi qui, comme le colonel l'espérait, serait obligé de passer par le complexe agricole où ils rencontrerait de la résistance, qui n'aurait alors que pour but de les ralentir avant de mourir, « comme de la merde » éructa intérieurement Berngen. « Des merdes de chiens sans importances sacrifiées sur l'autel de la stratégie d'un colonel de mes deux ! »
Berngen commença à réciter les deux premières prières à l'Empereur, des larmes s'écoulant le long de ses joues, creusant de petits sillons clairs sur son visage boueux. Finalement, peut-être que Danrse ne serait pas le premier à craquer aujourd'hui.
Fermant les yeux, Berngen se remémora son dernier affrontement contre les ignominies abjectes qui avaient souillées ce monde paisible...
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